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| texte rédigé par Joël ROMAN Joël Roman, Collaborateur de la revue Esprit, Co-fondateur de « sauvons l’Europe» |
| BANLIEUES: Dire <<nous>> |
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Nul ne peut se prévaloir des événements que nous connaissons pour affirmer avoir raison, et en tirer avantage dans le débat.
Pour autant, il ne nous est pas interdit de chercher à comprendre, et si possible, de proposer quelques directions pour avancer. |
Les violences, d’où qu’elles viennent et quelle qu’en soit la nature, sont condamnables. Encore faut-il se garder des amalgames : associer, comme l’a fait le Premier ministre, deux meurtres aux émeutes est pour le moins tendancieux, car l’un de ces meurtres est antérieur aux événements et l’autre pourrait bien être lié à un conflit sans rapport avec elles.
Cela ne banalise ni la violence des émeutes, ni bien sûr les meurtres eux-mêmes, pour lesquels la justice est saisie.
Mais croit-on pouvoir ramener le calme en faisant des émeutiers des meurtriers par contiguité territoriale ?
Quant à la solution proposée d’un couvre-feu, on notera que la manière avec laquelle le premier ministre a invoqué à plusieurs reprises la loi du 3 avril 1955, en insistant bien sur la date, indiquait clairement une référence aux événements de la guerre d’Algérie. Ceux qui se sont émus de la rapidité avec laquelle l’appel des « indigènes de la République » reliait le passé colonial de la France à la situation actuelle des banlieues feraient bien de s’en émouvoir aussi.
Dans cette affaire, les symboles comptent énormément, puisqu’il est question de dignité et de reconnaissance : ceux qui choisissent délibérément de mettre de l’huile sur le feu, soit en utilisant un vocabulaire insultant (« racaille »), soit en en évoquant de manière subliminale une situation de guerre coloniale, prennent leurs responsabilités.
Prendre les nôtres c’est refuser que l’union sacrée contre la violence ne nous enrôle dans ce combat-là.
Il ne s’agit pas de minimiser les événements : voitures incendiées, bâtiments publics saccagés, écoles détruites, transports en commun attaqués, forces de l’ordre agressées. Rien ne les excuse, mais il est un peu court d’en faire simplement une manifestation de délinquance sans signification, et il est totalement absurde d’invoquer des bandes organisées, soit mafieuses, soit islamistes, comme l’on fait de nombreux responsables politiques et, ce qui est plus inquiétant, policiers, quand on sait que le crime organisé et les réseaux terroristes ont surtout besoin de calme.
Ces violences témoignent de la rage d’une jeunesse qui est à la mesure des vexations, humiliations et discriminations subies tout au long des années écoulées. Elles ont eu pour point de départ immédiat le décès de deux jeunes gens dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois. Admettons que Zyed Benna et Bouna Traoré qui ont pensé pouvoir trouver refuge dans le transformateur EDF où ils sont morts se soient cru poursuivis à tort par la police (mais certaines informations font état sinon d’une poursuite en bonne et due forme, du moins d’une insistance à quadriller le quartier). Leur fuite montre en tout cas qu’ils avaient les plus grandes craintes de devoir rencontrer la police. Or il semble bien qu’ils n’avaient rien à se reprocher.
Qu’est-ce qui peut pousser des jeunes à commettre un tel acte par peur de la police ? Si les cités se sont embrasées, c’est que dans les cités, chacun a eu affaire à des tracasseries policières injustifiées, à la multiplicité des contrôles, à de fréquents dérapages verbaux, parfois à des débordements physiques. La liste est longue des bavures et les habitants des quartiers, surtout les jeunes, ont payé un lourd tribut à la prétendue lutte contre la délinquance. L’épisode de la grenade lacrymogène lancée dans un lieu de prière est venu confirmer ce comportement inquiétant des forces de police. Des forces de l’ordre qui suscitent la peur ou la haine sont-elles encore en mesure de maintenir l’ordre ? L’ordre républicain doit être respecté mais il doit l’être par tous, policiers compris.
Par ailleurs, encore faut-il qu’il soit respectable. Si certaines cités sont des zones de non-droit, ce n’est pas parce qu’on ne peut pas y entrer, comme le répètent à l’envi des reportages frissonnants, mais parce qu’on ne peut pas en sortir. Ni par l’école, qui s’est progressivement, à l’ombre de la promesse d’égalité des chances, transformées en ghetto ethnique et en garderie sans débouchés possibles, ni par le travail, en proie aux discriminations fondées sur l’origine ethnique, ni par la mobilité résidentielle. Bien entendu, de nombreux cas individuels échappent heureusement à cette fatalité. Mais ils ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt, et ceux-là mêmes qui s’en sont sortis savent qu’il leur a fallu un cocktail incroyable de chance, d’énergie individuelle et parfois de sacrifices collectifs pour y parvenir. Alors certes il faut restaurer l’ordre républicain et que les violences cessent : il faut donc que la police redevienne républicaine, que l’école parvienne à tenir la promesse de l’égalité des chances, que l’accès à l’emploi soit déverrouillé, que la mobilité résidentielle soit accessible. Cela va bien au-delà du rétablissement des subventions aux associations, même si ce geste était un préalable.
C’est le fonctionnement des grandes institutions républicaines qui doit être de fond en comble révisé. On touche là aux limites des politiques de la ville conduites depuis trente ans : il est faux de dire que la politique de la ville a échoué ; elle a sans doute contribué à limiter la casse et éviter des embrasements plus précoces et plus violents. Mais politique de correction à la marge, elle n’est jamais restée qu’une politique marginale qui n’a pas ébranlé le centre de gravité de l’Etat. Il y a urgence d’Etat dans les banlieues.
Un fil rouge court des insultes de Sarkozy aux discriminations quotidiennes, des sous-entendus de Villepin aux tracasseries policières, celui de la stigmatisation d’une population toute entière, au nom de ce qu’elle est : les descendants d’une immigration post-coloniale. Le mélange de mépris et de paternalisme, l’injonction contradictoire de s’intégrer et de rester à sa place sont directement hérités de l’attitude coloniale. Il faut en finir avec ce déni de justice qu’est l’absence de reconnaissance. Celle-ci doit prendre des formes multiples, depuis la pluralisation des élites, politiques, médiatiques et économiques, jusqu’à l’institution symbolique de moments de commémoration et de reconnaissance de la responsabilité française dans cette histoire (et notamment en faisant sa place au 17 octobre 1961).
Elle exige que soient poursuivis les efforts entrepris pour faire de l’islam une religion comme les autres, en se gardant des dérives possibles : il ne faut pas plus de gestion policière de l’islam qu’il n’est admissible d’avoir une gestion au nom de l’islam de la sécurité publique.
Reconnaissance, dignité, respect sont les maîtres mots d’un changement d’attitude qui exige une élaboration fine de l’ethnicité : ni ethnicisation des conflits et des situations, ni déni de la différence et refuge dans une égalité grise. Peut-être cela commence-t-il par un changement de regard et de langage au quotidien : tant qu’on dira « ils », ils diront « eux ». Apprenons à dire « nous », dès aujourd’hui, et notre jeunesse nous reviendra. |
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