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DEVENIR DES SYNDICATS EN EUROPE
Selon l’analyse de C. Thuderoz , le syndicalisme français a suivi trois étapes d’évolution.
La première est celle de la construction de soi, de la mise en place des structures internes et des règles de fonctionnement des organisations, du développement de l’adhésion.

La seconde est celle que Thuderoz nomme la phase d’institutionnalisation de l’acteur syndical, par le biais notamment du développement de la négociation collective et de la mise en place de la représentation des salariés dans l’entreprise. Cette phase permet l’intégration de la classe ouvrière.

La troisième est celle qui a débuté dans les années 80 et qui se poursuit aujourd’hui. Le salariat est majoritaire. Ses acquis sont importants. La transformation du monde pose la question : le syndicalisme était-il une réponse à l’industrialisation et va t’il disparaître faute de raisons suffisantes d’exister et faute de relève ? Ou bien saura t’il réussir sa mutation pour renouveler ses méthodes, ses militants et ses objectifs ?

Cette structuration en longues périodes peut être appliquée aux différents syndicalismes nationaux d’Europe. La différence est dans la datation des étapes, notamment de la seconde. Alors que les syndicats de l’Europe du Nord et du Centre vont entrer dans la phase d’institutionnalisation avant la deuxième guerre mondiale, les pays latins n’entrent dans l’institutionnalisation qu’après celle-ci. Pour les pays qui ont connu la dictature et un régime fasciste, l’explication du retard à l’institutionnalisation est aisée. Pour la France, les causes de ce retard doivent être multiples : rigidité patronale, idéologie syndicale anti-réformiste, anti- compromis et anti-contractualisation, condescendance sociale d’un Etat souverain.
   
La construction de soi
   
  Au début du 20ème siècle, le syndicalisme est reconnu légalement dans la presque totalité des pays de l’UE. Cette reconnaissance légale a eu son prix : manifestations, militantisme clandestin, répression, grèves, morts, blessés, emprisonnés. Les premiers pas du syndicalisme sont des luttes pour obtenir à la fois de meilleures conditions sociales et le droit à s'organiser, représenter, négocier. Ces luttes qui vont durer plus ou moins longtemps selon les pays et qui seront plus ou moins dures selon les réactions nationales des employeurs et gouvernements vont marquer les générations syndicales, teinter plus ou moins intensément d’héroïsme la culture militante.
Munies du passeport de la légalité, les différentes représentations syndicales nationales vont devoir gagner leur légitimité dans les faits et non seulement dans le droit.
D’abord, emporter l’adhésion des salariés eux-mêmes. Les chiffres de l’adhésion offrent une approche de l’accueil et du soutien des salariés selon les pays.
  Adhésion en % des salariés
 
pays 1900 1910 1920 1930 1940
RU 10 15 45 25 35
A 7.2 18 53 34 interdit
D 7 15 35 35 42
PB 5 13 30 25 29
S 5 7 28 35 55
B 4.2 5 40 28 40
F 3.5 7 14 15 14
I 1 3 22 interdit interdit
  selon M. Launey ouvrage cité
- les autres chiffres sont donnés par JM Gaillard et A. Rowlay « Histoire du continent européen » Seuil 1998
   
  On voit dans ce tableau que dès 1920, plusieurs syndicalismes nationaux ont trouvé une légitimité aux yeux des travailleurs.
La France accuse déjà un retard, comme l’Italie qui est toutefois en meilleure posture.

La chute de 1930 est celle de la crise économique qui frappe l’Europe avec son cortège de millions de chômeurs.

En 1940, les syndicats retrouvent, voire dépassent leur score de 1930, sauf la France qui présente un retard structurel dorénavant. La Suède et le Danemark recueillent le fruit de l’option social-démocrate. Dans deux pays, le syndicalisme est interdit. Il faut y ajouter l’Espagne, le Portugal et bientôt la France et l’Autriche.

Légalisés, les syndicats sont encore tenus à distance par les employeurs et les gouvernements. S’ils cessent dans certains pays d’être pourchassés, ils luttent pour obtenir la qualité de négociateurs auprès des employeurs et pour être reconnus comme interlocuteurs responsables par les pouvoirs publics.

Dans l’obtention de cette seconde légitimité, la reconnaissance des autres acteurs de la scène sociale, l’Europe des 15 se coupe en deux. D’un côté les pays où les syndicats ouvriers deviennent des négociateurs permanents et y compris hors conflit social avant la deuxième guerre et les autres, ceux qui vont devoir attendre la deuxième moitié du 20ème siècle.

Dans le camp de la reconnaissance contractuelle, les pays du Nord de l’Europe, Scandinavie, Allemagne, Royaume-Uni. Dans l’autre camp, celui de la poursuite de l’affrontement, les pays latins, dont la France.

Les pays scandinaves vont procéder à une reconnaissance mutuelle des organisations patronales et syndicales, dès la fin du 19ème siècle pour le Danemark, dès le début du 20ème pour les autres. La crise de 1918 offre au syndicalisme et au patronat allemands l’occasion d’opter pour une logique contractuelle et ainsi écarter le risque de la révolution. Les syndicats du TUC britannique obtiennent à partir du milieu des années trente la généralisation des « collectives bargaining ». On constate les effets de ce développement de la vocation contractuelle du syndicalisme dans les chiffres d’adhésion donnés plus haut.
Pour les autres, l’affrontement social de 1936 n’offre pas de sortie contractuelle au syndicalisme français, à la fois par ses tentations radicales et par les désirs de revanche du patronat. Les affrontements sociaux avec leurs morts, leurs attentats, les provocations policières, débouchent sur des dictatures dans les autres pays latins.
   
L’apogée syndicale 1945-1975
   
  Au sortir de la guerre, le syndicalisme a le vent en poupe. L’heure est aux réconciliations nationales, les pays sont à reconstruire, le patronat a besoin de main-d’œuvre, la gauche domine.
Plusieurs syndicalismes vont alors agir, transformer les questions sociales et être transformées par elles. Le syndicalisme réformiste étend son influence dans les pays où il dominait : Scandinavie, Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Belgique. Syndicats, employeurs et pouvoirs publics vont reconstruire les règles des relations industrielles, élargir les espaces de négociation et de consultation, dans les entreprises et l’Etat. Les syndicats vont gonfler leurs effectifs, multiplier les militants, faire fructifier leur patrimoine. Les syndicats de ces pays sont puissants. Si puissants qu’ils vont parfois "franchir la ligne jaune".

En Suède, ils forcent les socio-démocrates au pouvoir à voter deux lois qui mettent en cause le gentlemen agreement qui les liaient au patronat : l’une sur l’obligation de négocier dans l’entreprise tout changement, l’autre sur la création de fonds financiers menaçant les entreprises privées d’une sorte de socialisation progressive. Le patronat réagit et bloque l’une des lois et pour la première fois depuis longtemps les conservateurs arrivent au pouvoir.

En Grande-Bretagne, les syndicats multiplient les grèves et l’inflation des salaires met la Grande-Bretagne en grande difficulté. Le parti travailliste tente de convaincre les syndicats d’appliquer une politique des revenus. L’échec de l’autodiscipline va alors favoriser la victoire de M. Thatcher dont le programme est ouvertement de mettre les syndicats à genoux, ce qu’elle fera.

Ailleurs, les relations sociales pacifiées permettent le progrès social par l’alternance d’accords et de lois sociales. L’Etat providence, la société contractuelle dominent.
Sauf dans les pays latins. Dans ces pays la normalisation sociale n’est pas encore à l’ordre du jour. Des négociations s’ouvrent et se concluent, des lois sont votées, mais la guerre sociale des tranchées demeure.
   
L’effet 68
   
  L’Europe va connaître quelques mois de crise sociale. Grèves sauvages en Allemagne, où dans le bassin de la Ruhr des grèves avec occupations éclatent et les syndicalistes sont hués, grèves sauvages en Suède dans les sites industriels vitrines sociales des vertus sociales suédoises, printemps 68 en France avec manifestations et occupations d’usines, grèves en Belgique, aux Pays-Bas, automne chaud en Italie avec notamment les grèves de la FIAT, les assemblées qui élisent les délégués, etc.

Cette effervescence sociale va permettre de mettre les pays comme la France et l’Italie au diapason des autres en matière de relations sociales. Le patronat se convertit à la négociation et reconnaît explicitement en Italie, implicitement en France, l’utilité du syndicalisme.

Ailleurs, les syndicats gagnent une réforme des conditions de la représentation des travailleurs dans l’entreprise : la crise débouche sur une étape de plus dans la démocratisation de l’entreprise.
   
La crise
   
  Mais aussitôt cette effervescence sociale retombée, on entre avec les répercussions de la flambée des cours du pétrole dans la crise, avec le flot de chômeurs, les déficits publics, les déficits sociaux, les changements technologiques, la mondialisation, les critères de Maastricht. La mutation des sociétés européennes engagée à marche forcée va troubler tous les syndicalismes : refus, régression, adaptation, mutation ?
   
 
Evolution des taux de syndicalisation
 

PAYS

1970

1980

1990

2000

Allemagne

33

35,6

32,9

29

Autriche

62,2

56,2

46,2

41

Belgique

45,5

55,9

51,2

52

Danemark

60

76

71

80

Espagne

27,4

25

11

19

Finlande

51,4

69,8

72

73

France

22,3

17,5

9,8

8

Grèce

35,8

36,7

34,1

24

Irlande

53,1

57

49,7

49

Italie

36,3

49,3

38,8

44

Pays-Bas

38

35,3

25,5

26

Portugal

60,8

60,7

31,8

26

Suède

67,7

79,7

82,5

91

R-U

44,8

50,4

39,1

33

 

OCDE, BIT
Evolution 1993 / 2003 EIRO
   
 

Bulgarie

- 76 %

Estonie

EAKL

TALO

 

- 86

- 36

Hongrie

+ 10

Lettonie

- 30

Pologne

- 70

Slovaquie

- 63

   
 
Depuis la décennie 80, le syndicalisme subit des transformations profondes de son environnement comme de lui-même.

Dans une majorité de pays, l’adhésion est en recul. Elle l’est davantage dans les pays où le syndicalisme était déjà faible, moins installé dans la société.

Un autre indicateur offre aussi une lecture de l’évolution du syndicalisme, celui des conflits. A ces chiffres de recul de l’adhésion, peut être ajouté celui des conflits.

Les statistiques du BIT confirme une baisse tendancielle en Europe de la conflictualité. Certes, cette baisse est le résultat des progrès de la diffusion d’une culture sociale plus apte au compromis et ce dans les deux camps. Mais nul doute qu’elle traduit aussi des difficultés de mobilisation accrues qui ne sont pas que le produit du chômage.
Enfin, d’autres clefs interviennent pour lesquelles les statistiques comparatives manquent : vieillissement des militants et responsables syndicaux et difficulté de renouvellement des cadres, diminution de la participation aux assemblées, réunions, manque d’adhésion des populations jeunes et des femmes, enfin autonomisation des délégués d’entreprise vis à vis de leurs structures. Différentes enquêtes et études, certaines menées par les syndicats eux-mêmes accréditent cette thèse d’un affaiblissement syndical, voire d’une crise du syndicalisme.

Les explications à ce malaise ou à cette crise du syndicalisme sont diverses :
Il y a d’abord l’évolution des structures économiques, avec le recul de l’emploi dans les grandes entreprises industrielles, cœur du syndicalisme, la progression des PME, des emplois de services, la montée de l’externalisation. Il y a aussi l’évolution des modes de management des entreprises, avec moins de hiérarchie directe, plus d’autonomie, les changements continus, la concurrence mondiale, etc..

A cette première évolution s’est ajouté les conséquences d’un chômage de masse, qui a licencié des milliers de salariés, dont des délégués porteurs d’expérience et de culture sociale, et qui pèse de tout son poids dans le recul revendicatif.

La lutte des gouvernements contre l’inflation et donc contre des politiques salariales trop généreuses, la lutte contre les déficits publics et des administrations sociales ont mis les syndicats sur la défensive. Ils doivent sans cesse défendre, droits, garanties et non plus obtenir davantage, ce qui était leur culture et pour une large part l’attente des salariés.
La décentralisation d’une négociation collective où l’entreprise devient le pivot principal, même encadré par le niveau de la branche change de beaucoup le rôle et l’intervention des syndicalistes d’entreprises écartelés entre différentes pressions, celles de leurs fédérations, celles de leur direction d’entreprises qui les acceptent comme partenaires, celles des salariés demandeurs de progrès sociaux sans pour autant devenir acteurs.

La seconde est la profonde évolution des valeurs : les modes d’engagement, les raisons du militantisme comme de l’adhésion se sont transformés. Les valeurs de solidarité tout en demeurant présentes chez les salariés s’accompagnent en parallèle d’une plus grande reconnaissance de l’individu. A la solidarité fondée sur l’identité de classe (nous voulons une place dans la société) succède l’identité fondée sur la citoyenneté sociale (tout le monde doit avoir sa place), à la notion d’égalité pour tous succède la notion d’égalité des chances. Les syndicats porteurs d’une logique de collectif affrontent des sociétés où règne l’individualisme La fin du mur de Berlin révèle la fin d’une époque de grandes idéologies qui fondaient une adhésion de projet.

Le fonctionnement syndical, lourd, voire bureaucratique, a du mal à maintenir une relation positive avec sa base Emergent alors, à côté des syndicats, des formes d’engagements nouvelles : ONG, associations, comités, syndicats autonomes et limités à une corporation, un problème.
Si donc les syndicalismes européens maintiennent leur représentativité et la légitimité de leurs multiples interventions dans la société comme dans les entreprises, ils sont placés devant un salariat qui a pris du recul, une distance. Ce sont les salariés et moins les entreprises et les gouvernements qui seront à la source du déclin ou du renouveau des syndicats d’Europe. Le salariat est devenu la forme dominante de l’activité humaine et en même temps s’est fondamentalement diversifié. Créer une solidarité, une identité commune en inventant une relation avec les salariés est sans doute le plus grand défi posé au syndicalisme.


 
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Le nouvel âge des relations professionnelles selon C. Thuderoz

« A la différence des deux premiers moments, ce dernier se spécifierait par une demande de participation, de négociation et d’action directe de la part des salariés, sans la traditionnelle médiation syndicale. Dans le même temps, il existerait à la fois une exigence d’autonomie et une demande de protection de la part des salariés vis à vis de l’Etat et des institutions qui lui sont liées.



D’un côté un mouvement syndical s’affaiblissant progressivement au fur et à mesure de son institutionnalisation, (le syndicalisme est de moins en moins un mouvement et de plus en plus un acteur politique) ; d’un autre côté, un mouvement de re-localisation des relations sociales, des conflits et des êtres : développement de la négociation d’entreprise, émergence d’acteurs nouveaux salariés en demande de participation), production de nouvelle règles locales, etc ».
 
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Le syndicalisme allemand en difficulté
Copyright L'Express



Au printemps 203, IG Metall fer de lance du syndicalisme allemand lance une grève pour les 35 heures en ex-RDA. A l’Ouest, les horaires sont de 35 heures, alors qu’à l’Est ils sont encore à 38. Treize ans après la chute du mur, il est temps de toucher le même salaire. Cette grève est critiquée par les journalistes, les patrons et l’opinion publique qui ne comprennent pas un tel mouvement alors que l’Allemagne est en récession et que l’Est est davantage frappé. La grève dans certaines usines de l’Est a pour conséquence de ralentir la production automobile à l’Ouest et le patronat de ces usines s’estime pris en otage.
Après quatre semaines de grèves , IG Metall a voté la fin du conflit sans résultat. Pour ce syndicat, il s’agit du premier échec depuis 1954. Le patronat s’est refusé à tout compromis « mauvais thème au mauvais moment a déclaré le président de l’organisation patronale. Faute d’un accord les salariés devront négocier dans leur entreprise, mettant en cause la pérennité des accords de branche.
Cet échec va avoir pour conséquence d’ouvrir un conflit interne : Peters réputé traditionaliste et radical a été choisi au printemps pour succéder au président actuel qui aurait préféré Huber plus modéré. La crise va prendre des proportions importantes quand le président actuel a démissionné pour tenter d’accélérer la recherche d’une solution. Après plusieurs semaines de débats et réunions du directoire, ce dernier a proposé de former un tandem entre le traditionaliste et le modéré. La coupure au sommet reflétant les divisions des adhérents, un congrès fin août a été nécessaire pour faire adopter cette proposition.
Cette crise et cet échec mettent en évidence les difficultés du syndicalisme allemand : « Les syndicats avaient déjà du mal à mobiliser contre les réformes, avec cet échec, ils perdent de la crédibilité en tant que contre-pouvoir capables de proposer de véritables alternatives » déclare un responsable du DGB cité par le Monde.
Les difficultés du syndicalisme allemand se lisent d’abord dans les chiffres des adhérents : de trois millions en 1994, les effectifs sont passés à 2,6 millions en 2002 et le syndicat aurait perdu 47 000 membres au cours du premier semestre 2003.
C’est l’image même des syndicats qui dorénavant est mise en cause et donc à terme leur rôle. De plus en plus, les experts et les journaux dénoncent « ceux qui disent non », les « pratiquants du blocage » en la personne des syndicats. Même dans les rangs du SPD, s’établit une distance avec un syndicalisme braqué sur la défense des acquis alors que la majorité lance un programme de réformes historiques de la protection sociale et du marché du travail
La montée du chômage et la nécessaire remise à plat de la protection sociale ont affaibli les instances représentatives des salariés face à la volonté de réforme du chancelier Schröder
Berlin, gare de Zoologischer Garten. Martina, 41 ans, s'engouffre dans le métro qui la ramène tous les soirs chez elle, dans le quartier populaire de Wedding. Employée de l'administration, et syndiquée depuis toujours, la jeune femme a décidé de rendre sa carte cette année à Ver.di, le syndicat allemand des services. «Je ne me sens plus correctement représentée, explique-t-elle. Cela ne m'étonnerait pas d'apprendre que nos dirigeants se paient de gros salaires sur notre dos.» Cette méfiance, Martina n'est semble-t-il pas la seule à la ressentir: depuis la chute du Mur, les syndicats allemands ont perdu au total plus d'un tiers de leurs adhérents, passant de 12 millions à 7,7 millions de membres. Le syndicat de la métallurgie IG Metall enregistre cette année la perte la plus importante: 90 000 inscrits ont déserté les rangs. Mais, chez Ver.di aussi, les départs se multiplient: 50 000 adhérents ont abdiqué depuis le mois de janvier. Pas une seule fédération n'est épargnée par ces vagues de désertions. Outre que le phénomène provoque de sérieuses difficultés financières, il révèle aussi la grave crise de légitimité que traverse le monde syndical outre-Rhin: 23% des Allemands seulement disent en avoir encore une image positive.

«Les gens ne vont même plus voter, et c'est dangereux pour la démocratie»
Les responsables syndicaux accusent, en chœur, la montée du chômage. Et c'est en partie vrai: «Il y avait 770 000 postes de travail dans la métallurgie du Land de Saxe en 1991; il n'en reste plus que 120 000 aujourd'hui, précise Hasso Düwel, président régional d'IG Metall à Berlin, pour expliquer la baisse des adhérents. Les chômeurs ne restent pas toujours syndiqués et, quand ils retrouvent un emploi, ils n'ont pas forcément le réflexe de s'inscrire à nouveau.»
Mais les organisations de travailleurs rencontrent aussi un problème de fond: le tissu économique de l'Allemagne s'est modifié. Autrefois prédominaient l'industrie et les grandes entreprises. Aujourd'hui, le secteur tertiaire est beaucoup plus développé. Les petites et moyennes entreprises y sont majoritaires, et la main-d'œuvre est plutôt féminine. Du coup, l'implantation syndicale s'y révèle plus difficile. «On constate en outre, du fait de la crise, une tendance à la surqualification des salariés, analyse Hans-Peter Müller, chercheur à l'Ecole supérieure d'économie de Berlin, spécialiste des syndicats. Cette nouvelle population se sent en décalage avec le langage, voire avec la gestuelle, des responsables syndicaux classiques. Elle n'a pas la même culture du monde du travail.» Bref, alors que la base traditionnelle s'affaiblit pour des motifs essentiellement économiques, la génération suivante, nettement plus individualiste, n'est plus si convaincue de la nécessité de s'engager: «Autrefois, il suffisait de coller une affiche sur le panneau d'information d'une entreprise pour vanter les bienfaits de l'action collective et ramasser des adhésions, constate Hasso Düwel. Aujourd'hui, nous devons organiser des workshops pour essayer d'atteindre les jeunes!»
Car ils se démènent tous comme de beaux diables, les syndicats allemands, pour tenter d'enrayer la chute. Ainsi cette véritable «pub de la mort» réalisée par Ver.di à destination des jeunes. Sorti récemment sur les écrans, le spot, conçu pour dénoncer le manque de places d'apprentissage dans les entreprises, montre trois adolescents, désespérés de n'avoir pu trouver un stage, qui tentent de se suicider. Avec en gros plan une goutte de sang tombée dans l'eau d'un lavabo... La campagne a fait scandale, bien entendu. «Même mon fils a trouvé cela terrifiant, reconnaît la vice-présidente de Ver.di, Margret Mönig-Raane, mais cette pub a été réalisée par des jeunes pour des jeunes. Ce n'est pas à nous qu'elle doit parler.»

Accusés de toutes les rigidités
Efforts de «communication», efforts d'adaptation aux difficultés économiques, on ne peut reprocher aux organisations allemandes leur manque d'innovation au cours de la dernière décennie: la fameuse semaine de quatre jours, née il y a moins de dix ans dans la tête d'un cacique d'IG Metall, a fait depuis une carrière internationale. L'annualisation du temps de travail, qui permet aux entreprises de s'adapter aux aléas de la production sans licencier, est également fréquente outre-Rhin. Sans parler d'expériences plus ponctuelles, comme cet accord entre une demi-douzaine d'entreprises de la métallurgie, à Chemnitz, dans l'est de l'Allemagne: en fonction des impératifs de leurs carnets de commandes, les sociétés «échangent» leurs salariés, le pic d'activité de l'une épargnant le chômage technique aux employés de l'autre. «Sur leurs secteurs traditionnels d'activité, les syndicats allemands sont imaginatifs, confirme le chercheur Hans-Peter Müller, mais cela ne suffit pas à les sauver. Car ils n'ont pas encore trouvé de réponses au phénomène de précarisation des conditions de travail né de la crise: les jobs mal payés, le temps partiel, la mobilité ou la flexibilité. Ils ont tendance à défendre coûte que coûte le modèle de l'ouvrier qualifié qui passe toute sa vie dans la même entreprise.» Du coup, on les accuse de toutes les rigidités. Ils auraient perdu le sens des réalités. Seuls contre tous, ils en seraient presque devenus les responsables de la crise.
Car, paradoxe de la social-démocratie de Gerhard Schröder, les fédérations n'ont plus d'interlocuteurs politiques actuellement outre-Rhin: otage d'une opposition conservatrice qui tient la chambre haute du Parlement, le Bundesrat - dont le vote est nécessaire pour presque toutes les lois importantes - le chancelier leur a tourné le dos pour faire un pas à droite, avec l'espoir que cette option libérale lui vaudrait la compréhension de la CDU. L'agenda 2010, programme de réformes de l'Etat-providence, réduit les allocations des chômeurs de longue durée ou les oblige à prendre un emploi sous-qualifié, faute de quoi leurs indemnités sont suspendues. «Dans l'est de l'Allemagne, où le chômage est dévastateur, ce n'est pas en forçant les gens à vivre de l'aide sociale que l'on créera des emplois, remarque, amer, Andreas Botsch, responsable des questions économiques à la direction du DGB, la confédération des syndicats allemands. Ces mesures vont à l'encontre de la dignité humaine.» L'ennui, c'est que ce discours n'est plus entendu actuellement, sur la scène politique, que par la gauche du SPD, elle-même coincée par son chancelier. «Les syndicats sont devenus la dernière opposition sociale de la République fédérale, observe Hans-Peter Müller. Ils sont sur une défensive absolue.» En outre, lâchés par le haut, vacillants par en bas, ils ne mobilisent pas: la «grande manifestation contre le démantèlement de l'Etat social» à laquelle ils avaient appelé au mois de mai dernier n'a rassemblé péniblement que 90 000 personnes, et ils étaient 100 000 le week-end dernier «Les gens sont résignés face au grand consensus politique sur la nécessité d'entreprendre des réformes, constate Andreas Botsch. Mais, du coup, ils ne vont même plus voter, et c'est dangereux pour la démocratie.» Pour Gerhard Schröder aussi. Car les conservateurs allemands font l'habile pari d'une rupture entre les syndicats et le chancelier, qui pourrait bien alors être sanctionné par une base électorale désabusée. Jamais le SPD n'est tombé si bas dans les sondages, rarement le chancelier a été si faible politiquement. Son seul espoir: une reprise économique imminente, qui pourrait lui permettre avant les prochaines élections - dans trois ans - de redonner un coup de barre à gauche.
 
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Liberté syndicale

Si dans certains pays, les syndicats font figure de conservateurs, il n’en est pas de même dans d’autres où ils sont considérés comme des gêneurs par les gouvernements non démocratiques.

La liberté syndicale a fait l’objet d’une convention de l’OIT en 1948 et a été complétée par la convention sur le droit à l’organisation et à la négociation collective en 1949. Conventions n°87 et 98. L’OIT a créé un Comité de la liberté syndicale, tripartite, qui peut examiner toute affaire mettant en cause un pays membre de l’OIT sans avoir le consentement préalable de son gouvernement. Le Comité transmet ses conclusions au Conseil de l’OIT qui cite alors me pays dans son rapport.
En 2001, la CISL a dénombré 223 assassinats ou disparitions de syndicalistes, 4 000 arrestations, 1 000 blessés et 10 000 licenciées en raisons de leurs activités syndicales.


Rapport annuel des violations des droits syndicaux CISL 2004 :

Introduction
"Le Rapport annuel des violations des droits syndicaux ne cesse de s'alourdir, triste reflet de la constante hausse des violations des droits syndicaux au fil des ans. Cette édition, qui couvre la situation en 2003, renferme des cas relatifs à 134 pays de la planète. Un changement graduel s'est manifesté dans la nature des violations. Cette année, le nombre de morts a baissé, même si les 129 cas de décès rapportés sont encore bien trop nombreux. Les violations présentent souvent des formes plus insidieuses. Un grand nombre de gouvernements mettent en place des procédures complexes pour entraver la création de syndicats ou la capacité de mener une action de grève, comme l'atteste la section portant sur la Législation. Ce sont soit les employeurs qui n'appliquent pas ces droits, soit les gouvernements qui ne les font pas respecter, comme le démontre la section sur les Droits dans la pratique.

Les incidents spécifiques de violations rapportés durant l'année, qui figurent dans la troisième section des rapports par pays, tels que les licenciements pour avoir organisé une action de grève ou pour y avoir pris part, ou les intimidations, arrestations et incarcérations, visent à fournir l'image la plus exacte possible de ce qui se passe dans le monde. Chaque jour cependant des infractions se produisent qui ne seront jamais dénoncées. Se murer dans le silence reste le seul recours de nombreux travailleurs de toutes les régions du monde face au climat d'hostilité à l'égard du syndicalisme et à l'absence d'une réelle protection.

L'une des raisons majeures de la hausse constante des violations découle du fait que la globalisation de l'économie continue d'être impulsée par un ordre du jour néolibéral, portant préjudice aux droits des travailleurs. De nombreux gouvernements qui veulent avoir prise sur le marché mondial voient en les syndicats un obstacle à leur développement économique. En Ouganda, le président Musoveni a publiquement admis que le licenciement massif de travailleurs textiles en grève était dû au fait que " leur action ferait fuir les investisseurs ". En Équateur, 70 travailleurs de bananeraies ont été licenciés pour le simple fait d'avoir rédigé un projet de convention collective. En Asie, plus de 300 000 travailleurs ont été mis à pied à cause de leurs activités syndicales, principalement pour être partis en grève.

Les zones franches d'exportation (ZFE) et les entreprises multinationales qui y ont leurs activités, continuent de bafouer les droits syndicaux, en particulier dans les industries du vêtement en Asie et en Amérique centrale. Un grand nombre de travailleurs de ces entreprises sont des jeunes femmes qui doivent supporter des conditions effroyables car aucun syndicat n'est là pour protéger leurs intérêts. Il y a eu quelques timides avancées, en partie grâce à l'intervention du mouvement syndical international. Les travailleurs de l'industrie vestimentaire au Honduras et au Sri Lanka ont obtenu la reconnaissance syndicale, avec la signature de la toute première convention collective dans une ZFE guatémaltèque. La vaste majorité des plus de 50 millions de travailleuses et travailleurs de ZFE dans le monde ne jouissent cependant pas des droits d'organisation syndicale et de négociation collective. Des visages familiers figurent parmi la galerie de canailles de cette année. Mais c'est à nouveau la Colombie qui détient le nombre le plus élevé de morts, avec 90 personnes tuées en raison de leurs activités syndicales et trois syndicalistes condamnés à mort en novembre. La Chine a continué à supprimer tous signes d'activités syndicales indépendantes. En mai, Yao Fuxin et Xiao Yungliang ont été incarcérés sous l'inculpation de " subversion " en raison de leurs activités syndicales.Le gouvernement de Mugabe a continué d'afficher son intolérance à l'égard du Zimbabwe Congress of Trade Unions et en République de Corée, 1 900 syndicalistes arrêtés - un chiffre record -, 201 de ces arrestations ayant entraîné des poursuites judiciaires. Au Venezuela, la CTV a continué sa lutte contre les tentatives incessantes du gouvernement pour saper le syndicalisme indépendant.

Le Moyen-Orient reste la région la plus répressive mais on note une atténuation graduelle de la forte intolérance à l'égard des syndicats, qui persistait dans de nombreux pays. Si l'organisation syndicale reste complètement interdite en Arabie saoudite, à Oman les travailleurs sont désormais autorisés à former des comités représentatifs et les Émirats arabes unis ont rédigé un projet de loi pour la création d'une fédération nationale du travail

En Irak, où la répression totale imposée par Saddam Hussein appartient désormais au passé, les travailleurs commencent à se réorganiser et les premières élections démocratiques de représentants syndicaux depuis 35 ans se sont tenues sur les lieux de travail.

Pour les travailleurs palestiniens des territoires occupés, par contre, il est plus difficile que jamais de mener à bien toute activité syndicale normale.

Les travailleurs migrants sont restés vulnérables. Ils constituent la majorité de la population active dans les États du Golfe mais très souvent ils ne jouissent que de rares droits syndicaux ou n'en ont aucun. Un grand nombre d'entre eux sont des femmes occupées dans les services domestiques.

En Europe, c'est au Belarusse que la répression est la plus forte, à telle enseigne que l'OIT a décidé d'établir une Commission d'enquête chargée d'investiguer les violations de la liberté syndicale dans le pays.

Dans le monde industrialisé, de fortes pratiques antisyndicales se poursuivent aux États-Unis, de nouvelles restrictions à la négociation collective et au droit de grève ont été introduites dans la législation provinciale au Canada et le gouvernement australien a proposé une législation qui limiterait considérablement ces droits, en particulier dans l'industrie de la construction".