Quand les salariés sont appelés à voter pour les prud’homales et que leur taux de participation baisse encore de 7%, passant nettement au dessous des 30%, il est clair qu’il se passe quelque chose qui ne peut laisser indifférent. Certes – et nous l’avons écrit (mettre ici le lien avec le précédent papier)- l’objet même de la consultation, le contexte de la crise financière et économique, celui de la loi d’août dernier sur la représentativité ont certainement pesé en défaveur de la mobilisation des salariés. Il n’empêche : le salariat dans son ensemble a dit son indifférence ; ni le vote par correspondance, ni l’expérimentation du vote électronique ne l’ont vraiment dégelé. Pas plus d’ailleurs qu’une offre parcellisée, mais différenciée, de 7 types de listes différentes dans la majorité des lieux. Au total, le fait massif est que le chiffre des suffrages exprimés est le plus faible depuis 1982, alors même alors que le nombre d’inscrits lui a progressé de près de 5 millions (soit + 35 %) : à cet égard, il est devenu manifeste que cette élection n’a qu’une valeur relative de représentativité sur l’influence syndicale en entreprise. Néanmoins, 4,6 millions de salariés se sont exprimés ; c’est quand même autre chose qu’un sondage par téléphone. Il faut donc essayer de comprendre et de réfléchir à ce qu’ils ont voulu dire.
Premier constat : la participation s’est réduite à la sphère militante-adhérente, et à ses abords immédiats : 900 000 adhérents des syndicats du privé ont entraÎné – en supposant qu’ils aient tous voté, ce qui est loin d’être acquis – qu’à peine 4 salariés chacun. Autrement dit, ne s’est déplacée que la sphère de ceux qui sont sentis «encore motivés » à choisir une organisation dans ce type de scrutin.
Comment s’est opéré ce choix, telle est la vraie question ? Que l’atmosphère soit à l’expression d’un certain radicalisme, d’un ras le bol, favorisant les organisations qui cultivent les positions protestataires, voire populistes, est probablement incontestable. Ce type d’élections, comme le furent celle de la Sécurité sociale de 1983, sont indissociables du climat politique et social. Il n’est donc pas très étonnant – et c’est un deuxième constat - que la préférence soit allée plus aux organisations les plus contestataires dans la période récente, par exemple sur les retraites, (CGT, UNSA, Solidaires : + 5 % et un total de 44%) qu’à celles qui ont mis l’accent sur la négociation et la proposition (CFDT, CFTC, 30 % et – 4 %, CGC, 8% et plus 1 % ), ou tenté de réajuster le tir en ce sens (FO, 16 %, - 2%)). Mais cette lecture est probablement réductrice. Parce que FO a été très radicale sur les retraites et la CFTC distante.
Elle invite plutôt à réfléchir aux rapports qu’entretiennent chacune des organisations syndicales avec la société médiatique dans laquelle elles baignent. En effet, il n’y a que deux façons de transmettre aux salariés l’image d’une identité syndicale dans laquelle ils peuvent se reconnaître et adhérer suffisamment pour choisir un bulletin dans l’urne, voire un bulletin d’adhésion : il faut les écouter, leur parler et leurs proposer des objectifs et des actions qui répondent à leurs attentes dans le travail syndical quotidien en proximité des salariés sur les lieux de travail ; mais comme on parle aussi aux salariés en dehors de l’entreprise, il faut cultiver une image du syndicalisme (au sens le plus concret du terme), véhiculée avec ténacité par tous les médias possibles et qu’elle soit en cohérence avec l’idée que l’on veut transmettre de ce qui donne sens à l’action syndicale que l’on promeut.
C’est le rapport existant dans l’esprit des salariés entre l’image du syndicalisme transmise par les médias pour chaque organisation qui est en cause. Que cette image soit maîtrisée ou non par l’organisation, d’ailleurs. Quand on sait que la CGT depuis les années 1990 suit son image et l’opinion des salariés grâce à un ou deux sondages annuels, et ajuste son discours en conséquence, on peut penser que cela n’a pas été sans efficacité. L’impact des images à la télévision le plus souvent liées aux manifestations et situationsconflictuelles se ressent dans les résultats. Plus que les campagnes de messages radio de la CFTC et de la CGC en toute dernière minute, qui, si elles ont pu peser, ont débouché sur des mouvements contradictoires. Les votants semblent bien s’être raccrochés, au-delà des fidélités organisationnelles habituelles, à deux messages : tant qu’à dire son opposition au gouvernement et au patronat, on vote CGT ou Solidaires ; on encourage aussi le rapprochement annoncé CGC-UNSA qui ensemble rassemble 14,6 % des exprimés. Dès lors la CFDT, FO, la CFTC payent chacune des identités et des images brouillées, dans leur relation aux salariés et plus largement à la société. Le problème, pour elles et leurs secrétaires généraux, est de rendre audible ce qui justifie leur existence et leur originalité.
Au-delà, si le travail syndical de proximité existe, il est certainement très insuffisant, ne serait-ce qu’à cause de la faible, voire très faible, implantation syndicale ; et là aucune des organisations n’échappe à l’interpellation : la CGT, qui progresse en pourcentage, fait son plus mauvais score en nombre de votants depuis l’existence des prud’homales et perd 120 000 voix (7% de ses voix de 2002) ; la CFDT, qui se prétend la première organisation en adhérents, perd 3 points et 300 000 voix (-23 % de son score de 2002) ; FO n’est pas mieux traitée : - 220 000 voix (-23 % de son score de 2002) ; la CFTC, - 100 000 voix (- 20%). Quant aux organisations qui progressent, elles ne sont guère mieux loties : si Solidaires gagne 100 000 voix, c’est parce qu’ils ont su et pu créer beaucoup plus de listes qu’en 2002, mais l’UNSA, qui en a fait de même, ne gagne que 30 000 voix ; la CGC progresse de 1 point avec seulement 16 000 voix de plus, ce qui suffit d’ailleurs à lui faire retrouver sa première place dans l’encadrement, perdue en 1992. Les gains sont à l’évidence grignotés sur les autres. Pas de quoi pavoiser : à part Solidaires par effet mécanique du nombre de candidats, toutes les organisations perdent en impact par rapport aux salariés (nombre d’inscrits).
Quand on regarde le rapport entre le nombre d’adhérents probables dans le secteur privé et le nombre de voix, on s’interroge sur le degré d’investissement de ces adhérents dans leur rapport avec les salariés, car il varie du simple au double, en gros entre 2,5 voix par adhérent et 5,5. Notamment, l’engagement de la CFDT dans un syndicalisme davantage présent à la négociation, à l’investissement institutionnel ou dans la réforme des retraites a visiblement eu des effets négatifs pour elle. Le degré d’engagement de ses militants sur le terrain serait-il dorénavant inférieur à celui de la CGT et de Solidaires ? Les hésitations stratégiques de FO entre réformisme et populisme contestataire ont des conséquences analogues.
Toutes les organisations syndicales françaises ont ainsi à répondre à la même question : comment reconstruire un syndicalisme qui prenne sens pour les salariés dans les lieux de travail et dans la société ? Faute de quoi, leurs implantations et leur influence en entreprise auront du mal à trouver un vent porteur de nouveaux dynamismes dans l’opinion salariale.