Retour à l'accueil envoyer un courriel a clés du social Qui est clés du social ? Rechercher un article sur le site Vous abonner à la newsletter Les sites utiles :
sélection de clés du social
Soutenir les clés du social :
comment faire ?
Les derniers articles en un clic :
abonnez vous au flux rss du site !
Le site " clés du social" propose sur le champ du social des informations et des réactions sur l'actualité, une documentation sur la France et l'Europe, des argumentaires et des synthèses
../Mois social 2009/Représentation sociale/..
 
 
 
article mis en ligne le 05/07/2009
REINVENTER LA DEMOCRATIE
Deux échos du forum de Grenoble de juin 2009

A l’initiative de la « République des Idées », http://www.laviedesidees.fr/ le thème a été évoqué à Grenoble en trois jours de conférences, ateliers et débats, autour d’une conviction : la démocratie ne se réduit pas à un régime politique, elle est une forme de société (P.Rosanvallon). Nous en avons retenu deux aspects.

L’apport d’Alain Supiot sur la démocratie sociale.

Pour lui, la démocratie sociale, qui semble être une expression usée, est en réalité le cœur d’une question fondamentale de toute société, celle de la répartition juste des droits et des devoirs des individus et des groupes. Celle-ci ne relève pas, comme a tenté de l’imposer l’idéologie libérale, de l’ordre naturel, spontané, du marché. La démocratie sociale est un des processus qui permet d’avoir une représentation des expériences vécues et de décider ce que doit être une juste répartition des droits et des devoirs. De ce point de vue, elle se combine avec la démocratie parlementaire, et elle renoue avec des formes de représentation anciennes qui ont existé dans beaucoup de sociétés.

Alain Supiot souligne en effet que la démocratie parlementaire moderne, issue de la Révolution française, procédait d’une suppression de tout autre forme de représentation des expériences sociales, autre que la forme électorale. Elle prenait la forme d’une mécanique réductrice où l’on postule l’égalité des conditions de ceux qu’il s’agit de représenter à travers le suffrage. Or il est essentiel de comprendre que tout système démocratique doit aussi être en état de représenter la diversité des expériences, des états et des conditions socio-économiques des citoyens. Aucun expert ne peut savoir ce que vit tel salarié mieux que lui-même. Le problème est donc l’expression de cette multiplicité d’expériences, de sa représentation, pour pouvoir définir une règle commune qui soit pertinente par rapport aux situations vécues. Le premier moment d’institutionnalisation est la création en 1919  de l’OIT fondée sur l’idée d’un tripartisme où les Etats s’associent aux représentants des patronats et du syndicaisme. Ce modèle a été consacré en France après la deuxième guerre mondiale avec la création du CES.

L’attention s’est aussi portée ces dernières années sur la différence entre la démocratie parlementaire et la démocratie sociale et les manières de les articuler. Encore faut-il en tirer des enseignements cruciaux pour aujourd’hui sur ce qui distingue l’une de l’autre. La démocratie politique repose sur un principe majoritaire, qui est une fiction d’unanimité. La démocratie sociale vise elle à dégager des consensus pour produire  ce qui est le plus juste possible, ou le moins injuste possible, à un moment donné. Dès lors, et c’est le plus important, la démocratie sociale ne postule pas l’égalité mais s’efforce de construire cette égalité. Par définition, dans les rapports de travail, il y a une partie forte – le patron -  et une partie faible – le salariat - et il faut que ces parties soient mises sur un pied d’égalité. Cela  passe par trois outils : les droits à représentation collective, les droits à l’action collective et à négociation collective. Ces trois éléments fondent une machine de conversion des rapports de forces en rapports de droit. Cette réalité a été le propre des démocraties politiques, par opposition aux régimes totalitaires : affirmer que ce qui est juste, sera défini dans des confrontations et  transformé dans un processus commun d’apprentissage permanent.

C’est pourquoi, la démocratie politique et la démocratie sociale ont en commun d’être des démocraties d’opinion, de reposer sur la prise de parole de la société. Or celle-ci ne se réduit pas aux représentations quantitatives et statistiques, à la comptabilité, aux indicateurs de performance qui prétendent à la scientificité. Et de souligner combien il était essentiel de remettre du processus démocratique en amont de la construction des indicateurs. Il en est de même pour les indicateurs de richesse comme des indicateurs de développement humain, si l’on veut éviter une déconnexion progressive de la représentation avec la réalité du monde.

 

Le travail : quelles vérités bonnes à rappeler

Une table-ronde autour de François Dubet  souligna que nos sociétés modernes restent d’abord des sociétés de travail et des sociétés salariales. A moins de réduire la démocratie à un régime politique, la réflexion ne peut faire l’impasse sur le travail. F. Dubet part du constat du désintérêt qui se manifeste fortement depuis quelques années sur l’analyse du travail et de ses acteurs. Il l’attribue à l’obsession légitime pour l’emploi, mais aussi à un climat intellectuel considérant le travail, comme sans intérêt en soi, sinon celui de pouvoir s’offrir des loisirs qui, eux, épanouissent.

Or lorsqu’on interroge les gens sur la place et le rôle du travail dans leur vie, on s’aperçoit qu’ l demeure une expérience fondamentale. C’est lui qui donne une place, une position dans la société. Etre chômeur en revanche,  c’est le plus souvent avoir le sentiment d’être désaffilié. Au-delà même,  le contrat de travail est considéré par ceux qui sont questionnés  comme la garantie de leur liberté : ils vendent quelque chose, ils ne se vendent pas. Ils deviennent donc acteurs de la société. Même si on ne se réalise pas dans son travail, chacun espère de s’y épanouir, de réussir. Pour F. Dubet, il faut donc revenir à l’idée que le travail est perçu comme une activité socialement, subjectivement, moralement essentielle. La plupart des gens jouent la qualité de leur vie et leur dignité dans l’activité de travail.

Par ailleurs le monde du travail est un monde paradoxal. C’est en effet un monde hiérarchisé, mais, en même temps, on attend qu’il garantisse une sorte d’égalité entre individus. Ce monde du travail où les inégalités foisonnent, et pas seulement celles de revenus, secrète une forte demande d’égalité. Chacun veut voir reconnaître son mérite. Chacun est donc attaché à la fois à l’égalité et à la reconnaissance de son mérite.

Enfin la troisième préoccupation des acteurs est un désir très fort d’autonomie, de liberté, de créativité dans le travail. Or le paysage y est peu propice. D’une part on assiste à une taylorisation des services, secteurs qui assuraient autrefois une certaine autonomie dans le travail. D’autre part, le management prône l’autonomie,  à condition que les objectifs fixés par la direction soient atteints, ce qui crée angoisse, stress, peur de ne jamais être à la hauteur.  

Le monde du travail est donc un monde porté par des revendications de justice extrêmement fortes et en même temps assez contradictoires. Nous voulons être considérés comme des égaux, que notre mérite soit reconnu et notre liberté puisse s’y exercer. Les salariés disent aujourd’hui qu’ils ont une expérience de travail, ils ont des sentiments et des revendications sur le travail, qui ne sont plus relayés socialement, ils ont le sentiment d’avoir une vie de travail qui n’est plus relayée par des demandes sociales exprimées et prises en considération.

L’espace démocratique a précisément pour fonction de combiner ces diverses exigences.

L’enjeu est de réintroduire les questions du travail dans l’espace politique et démocratique autour de cinq axes : la réforme du capitalisme, car le capitalisme pur n’a jamais existé ; -  l’introduction dans l’organisation du travail de pratiques plus démocratiques et plus sérieuses que celles d’aujourd’hui ; la flexisécurité : le travail est mobile, les emplois sont mobiles, mais les individus ont le droit de ne pas l’être. Si on ne résoud pas cette question, on court vers un univers du travail coupé en deux à ce propos ; la tension forte entre le mérite tel que défini par l’école ( et qui est aujourd’hui privilégié) et celui du monde du travail ne peut perdurer : ce dernier devrait pouvoir définir ses propres formations et ses échelles de mérite ; enfin, le sentiment qui s’exprime fortement que l’on ne voit que les petits chefs et jamais les vrais patrons, ce qui souligne que si le travail disparaît comme centre d’intérêt, c’est aussi parce que les rapports sociaux autour du travail se diluent.

 
notes