L’opinion semble largement partager l’idée que les mobilisations contre la réforme des retraites expriment un malaise social, qui va bien au delà de la question des âges auxquels on pourra prendre sa retraite. La crise économique, les craintes pour l’avenir, le sentiment que les inégalités se creusent expliquent pour une large part le rejet de cette réforme. S’y expriment aussi les rapports contradictoires des Français avec le travail. Une étude de D. Meda et L. Davoine , « Place et sens du travail en Europe : une singularité française ? », apporte un éclairage intéressant sur cet aspect des choses.
Cette étude comparative sur la place et le sens du travail en Europe met en évidence que, si les Français sont les plus nombreux à déclarer que le travail est important ou très important, ils sont également les plus nombreux à souhaiter voir le travail occuper moins de place. Comment expliquer une telle opposition ?
Les Français, dans leur majorité, ne semblent pas privilégier particulièrement une « éthique du devoir, « On doit travailler par obligation morale ». En revanche, ils restent préoccupés par leur pouvoir d’achat et la sécurité de leur emploi. Cela renvoie aux inquiétudes que suscite le chômage, à la prégnance de l’emploi précaire et à un fort sentiment d’insécurité de l’emploi.
L’intérêt au travail une singularité française
Les Français manifestent des attentes plus fortes que les autres européens à l’égard de l’intérêt du travail. Cette importance accordée à l’intérêt du travail et la conviction avec laquelle les Français estiment que le travail est une source d’épanouissement nécessaire constituent une singularité nationale.
A la question de savoir si le travail est principalement perçu comme un moyen de vivre ou un des lieux de réalisation de soi, un tiers des personnes interrogées définit le travail comme une obligation, 42 % comme à la fois une obligation et un moyen de se réaliser, 20 % répondent que c’est être utile et 5 % réaliser un projet, une passion.
Les réponses sont diversifiées non seulement selon les catégories de salariés mais aussi selon les secteurs : on remarque notamment une forte différence entre le secteur privé (définitions 1 et 2) et le secteur public (définitions 3 et 4) ; Les ouvriers et les employés du privé, qualifiés ou non qualifiés définissent principalement le travail comme une obligation subie. Par ailleurs plus le travail s’éloigne d’une finalité sociale, moins il comporte de relations directes avec des personnes, clients ou usagers, plus il est défini comme une obligation subie. En revanche, ceux pour lesquels le travail est un moyen de se réaliser, ou une façon d’être utile à la société sont des enseignants, des travailleurs sociaux, des salariés des hôpitaux, des professions de la santé : le travail apparaît dès lors plus de l’ordre de la vocation et son utilité est claire et les relations avec les autres l’enrichissent. L’enquête met donc en évidence que l’importance accordée au travail est fortement dépendante de la catégorie socioprofessionnelle et des conditions d’emploi, d’une part, et, d’autre part, en fonction du genre, les tâches domestiques et familiales pesant principalement sur les femmes.
Mon travail m’intéresse, mais je veux lui consacrer moins de temps.
Les Français sont ceux qui accordent le plus d’importance au travail et qui souhaitent se réaliser au travail, mais aussi ceux qui veulent lui consacrer moins de temps, et une partie des Français ne met pas le travail au centre de son identité. Des quatre explications retenues par les auteures susceptibles d’expliquer ce paradoxe (l’expression d’un malaise au travail ; le travail, une activité génératrice de mal-être et de stress ; l’aspiration à consacrer plus de temps à d’autres domaines de vie, et notamment à la famille ; la mauvaise articulation entre sphères professionnelle et personnelle) nous nous attarderons sur les deux premières parce qu’elles nous semblent particulièrement éclairer des aspects essentiels du malaise français.
La mauvaise qualité des relations sociales et de l’organisation du travail. C’est en France que les relations avec la direction sont les plus mauvaises : seulement 52 % des salariés français estiment que leur relation avec la direction est « bonne », alors que cette proportion atteint plus de 60 % dans tous les autres pays de l’UE 15 et près de 80 % en Allemagne. L’origine de cette méfiance s’expliquerait par la concentration du pouvoir de décision à des niveaux hiérarchiques élevés, sans consultation des principaux intéressés. De même les salariés français s’estiment moins autonomes dans leur travail que ceux des pays nordiques.
Les mauvaises conditions de travail et d’emploi. La France apparaît mal placée, en Europe, du point de vue de la perception par les salariés de leurs conditions de travail. Les Français sont ceux qui ont les attentes les plus élevées à l’égard de l’intérêt de l’emploi Pour deux tiers d’entre eux, le travail semble faire sens, dans la mesure où il est « utile à la société ». Mais cet intérêt que les Français portent au travail semble avoir pour revers de la médaille un certain stress et un investissement épuisant. La France se distingue par une proportion de travailleurs soumis au stress plus importante qu’ailleurs. Les Français sont ceux qui se sentent le plus souvent épuisés après le travail. Par ailleurs, la France n’est pas épargnée par la progression de l’intensité du travail, qui touche la plupart des pays européens. Plus de la moitié des travailleurs sont concernés si l’on en croit l’enquête européenne sur les conditions de travail Elle est en grande partie à l’origine du mal-être et de l’insatisfaction au travail de nombreux travailleurs européens. Le travail est jugé intéressant, mais l’organisation en vigueur le rend pénible, fatiguant, trop intense. Face à des conditions de travail dégradées, que des relations tendues avec la hiérarchie ne peuvent améliorer, les Français seraient poussés à adopter une attitude de repli et de retrait, à accorder moins de place au travail dans leur vie, alors même que l’intérêt du travail reste très important pour eux.
Si les salariés français se plaignent du stress et de la mauvaise qualité des relations sociales, ils se disent aussi mécontents de leur salaire. Cette situation est d’autant plus désespérante pour les Français qu’ils croient peu en des perspectives de promotion. La France est le pays où les chances subjectives de promotion seraient les plus faibles. Les entreprises françaises se préoccupent moins de l’évolution de leurs salariés, que leurs voisines européennes. Seuls 36 % des salariés français estiment que leur entreprise « porte suffisamment d’attention au développement des compétences » Les possibilités d’évolution ascendante sont plus ténues. Plus de la moitié des salariés français déclarent que leur implication dans le travail n’est pas reconnue.
Cette insatisfaction au travail éclaire ainsi le rejet de la réforme des retraites, d’autant plus que l’engagement dans le travail n’est plus exclusif d’investissements dans d’autres sphères. Le refus de poursuivre son activité professionnelle exprimerait alors une critique plus générale du travail. Indépendamment de la pertinence des contrepropositions de réforme des retraites, on peut se demander s’il n’y a pas là matière à un "cahier revendicatif" qu’il y aurait intérêt à mettre en forme et urgence à négocier sérieusement. L’amélioration des conditions de travail restent plus que jamais un sujet prioritaire, si l’on veut que la question de l’allongement de la vie active soit mieux accueillie et acceptée.
Place et sens du travail en Europe : une singularité française ? Centre d’Etudes pour l’Emploi document de travail N° 96-1 février 2008 http://www.cee-recherche.fr/fr/doctrav/travail_europe_96_vf.pdf
Les auteurs retrouvent ainsi des résultats mis en évidence dans l’enquête de la CFDT « Le Travail en questions», passée auprès de 50 000 personnes en 2001.
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