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Cri de colère contre l’âgisme

samedi 10 mars 2018

Interview de Pascal Champvert, président de d’AD-PA (Association de directeurs de service à domicile, de coordinations et d’établissements pour les personnes âgées) après le mouvement du 30 janvier et avant celui du 15 mars pour un meilleur accompagnement des personnes âgées.

Clés du social : Vous dirigez plusieurs établissements et services à domicile dans le Val de Marne avec deux principes : ouverture sur l’extérieur et respect du domicile des personnes accueillies. Pouvez- nous nous citer quelques mesures que vous avez mises en place ?

Pascal Champvert : Un établissement de personnes âgées, cela doit être comme un domicile, les personnes âgées quel que soit leur handicap doivent avoir les mêmes libertés qu’à domicile : la liberté d’aller et venir, la liberté d’amener son animal de compagnie, la liberté de pouvoir recevoir à toute heure de la famille, des amis. Ce sont des principes forts et donc, à partir de ces principes, dans les établissements que je dirige, les gens du quartier peuvent venir, par exemple pour se faire coiffer, pour assister à une pièce de théâtre, pour faire du sport, pour recoudre un pantalon, pour passer le réveillon de Noël….Les maisons de retraite doivent être des lieux de liberté. C’est une question de mentalité. Un vieux monsieur ou une vielle dame atteints d’Alzheimer sont des citoyens à part entière. On doit avoir une réflexion éthique entre la sécurité des personnes âgées et leurs droits à la liberté, que ce soit en établissement ou à domicile. Les nouvelles technologies peuvent nous aider à développer des lieux ouverts. Mais il faut aussi pouvoir proposer des activités adaptées et des hommes et des femmes pour discuter avec elles, c’est-à-dire des professionnels formés en nombre suffisant pour accompagner les personnes.

CS : Pourquoi travailler dans ce secteur ?

PC : La particularité de ce secteur, c’est que les salariés savent, contrairement à la société, toute la richesse qu’il y a à s’occuper des personnes âgées. Y compris lorsque ces personnes sont très fragilisées. On apprend beaucoup de leur histoire et de leur fragilité. Cela nous renvoie à notre propre fragilité, « force et fragilité ». Et à la question, c’est quoi l’âge ? Être vieux, c’est quoi ? Être plus jeune, c’est quoi ? Freud disait que la relation entre le jeune et le vieux, « c’est ce qui structure le plus le cerveau humain ». On apprend aussi la relation à la mort dans une société qui refuse d’en parler. Travailler auprès des personnes âgées, c’est être riche de tout cela.

CS : Depuis plusieurs années, les professionnels tirent la sonnette d’alarme sur le manque de moyens dans les services d’aide aux personnes âgées. Le plan de solidarité grand âge n’est toujours pas appliqué. Les fonds de la CNSA (caisse nationale de solidarité pour l’autonomie) sont détournés vers d’autres secteurs. En quoi la réforme de la tarification dépendance va-t-elle accentuer le disfonctionnement des EHPAD ? Que dire du mouvement du 30 janvier ?

PC : La réforme de la tarification pour les EHPAD, c’est une goutte d’eau supplémentaire qui fait déborder un vase trop plein. C’est une maladresse supplémentaire de l’État. Nous avons été patients, tous les gouvernements ont fait des petites choses mais cela ne suffit pas. On ne peut pas laisser une situation qui est intenable pour les personnes âgées, intenable pour les salariés, maintenant il faut nous écouter. C’est un problème de fond qui entraine ce mouvement de société, celui du 30 janvier comme celui du 15 mars prochain. Ce mouvement est suivi par toutes les organisations syndicales. Les directeurs, les syndicats de médecins soutiennent ce mouvement mais aussi une grande partie de la société civile comme les associations des personnes âgées, les familles, France Alzheimer, les aidants (ceux qui accompagnent les personnes âgées). Tous sont unanimes pour dire « ça suffit ».

CS : Et les salariés, comment vivent-ils le manque de moyens ? La formation est-elle suffisante et adaptée aux multiples pathologies des personnes du grand âge, à domicile et dans les établissements ? Le personnel est-il formé à la bientraitance ?

PC : Il faut beaucoup de courage pour dire « mon métier, je le fais mal ». Il y a une dégradation des conditions de travail qui insatisfait tout le monde. Nous essayons de parer au plus pressé, que ce soit pour l’aide-soignante, l’infirmière, le psychologue, le médecin, le directeur… Nous savons que beaucoup d’entre nous ne veulent pas faire grève, ce serait pénaliser les personnes âgées dont nous nous occupons. La CNAM (caisse nationale d’assurance maladie) confirme que « le seul secteur où les maladies professionnelles augmentent, c’est le secteur des soins à domicile et en établissements pour les personnes âgées ». Les pouvoirs publics mettent en avant quelques gadgets comme la climatisation l’été ou le vaccin pour la grippe l’hiver. On n’accepte plus les référentiels qui disent « faites ceci, faites cela ». L’État fait des protocoles, donne des conseils, veut renforcer les contrôles pour nous dire ce qu’il faut faire, mais nous le savons et nous ne pouvons pas le faire par manque de moyens. La France est en retard sur ses partenaires européens parce qu’elle n’y met pas les moyens.

CS : Qu’entendez-vous par société de l’âgisme ?

PC : Nous sommes dans une « société âgiste » qui pratique la discrimination par l’âge, discrimination aussi importante que le racisme. Quand un vieux va bien on dit qu’il est jeune. On peut être vieux et être mieux. On comprend mieux la vie, qui nous sommes et on comprend mieux le monde. De plus la société pratique une double discrimination, par l’âge et le genre. Tout ce qui touche aux personnes âgées est systématiquement dévalorisé car 90 % des salariés sont des salariées. Il faut changer notre façon de voir. Et n’oublions pas que l’aide aux personnes âgées est un secteur de création d’emplois compte tenu de la démographie.