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Les clés du social : Les emplois peu qualifiés sont toujours là

Les emplois peu qualifiés sont toujours là

Publié le 26 novembre 2025 / Temps de lecture estimé : 6 mn

L’on pourrait résumer cette étude conduite par une équipe de chercheurs du Céreq [1] par la formule suivante : actualité nouvelle d’un vieux débat.
La France compte cinq millions de salariés qui occupent des emplois « peu qualifiés » : aides à domicile, agents d’entretien, trieurs de déchets, ouvriers du bâtiment, des travaux publics ou de l’agroalimentaire, déménageurs, employés de libre-service, etc. Une réalité qui selon les auteurs de cette recherche déjoue le scénario d’une montée générale des qualifications, soutenu dès les années 1960. En effet, depuis la fin des années 1990, ce pronostic est remis en cause, les emplois peu qualifiés restent nombreux et structurent une division du travail que l’on croyait vouée à disparaître.

Les emplois non qualifiés sont morts, vive les emplois peu qualifiés !

À rebours d’une fin annoncée des emplois peu qualifiés, la France connait aujourd’hui une proportion élevée d’emplois peu qualifiés qui, selon l’Insee, représentent 17,1 % de l’emploi total, soit un peu plus d’un emploi sur six en 2023.
Une relative stabilité qui bouscule non seulement l’hypothèse d’une montée en qualification pronostiquée dès les années 1960 mais aussi le scénario d’une polarisation du marché du travail. Celui-ci supposerait un recul des emplois de qualification moyenne – ouvriers et employés qualifiés – au double profit des emplois très qualifiés – cadres et professions intermédiaires - et des emplois peu qualifiés.
En réalité, les emplois très qualifiés augmentent tandis que les moins qualifiés sont relativement stables, infirmant le schéma d’un marché du travail toujours plus polarisé.
Un constat que l’on retrouve également dans l’évolution de la structure sociale des emplois des jeunes entrant sur le marché du travail. C’est ce que révèlent quatre enquêtes Génération du Céreq [2]. La progression la plus nette touche les emplois de cadres.
La part des professions intermédiaires — techniciens, agents de maîtrise — reste stable entre les générations 1998 et 2010, après avoir progressé lors des deux premières enquêtes. Parallèlement, les emplois d’ouvriers et d’employés qualifiés reculent de trois points sur la période tandis que la part des emplois peu qualifiés demeure stable depuis 2004, après un léger repli entre les cohortes 1998 et 2004.

Emplois peu qualifiés ; mutations et recompositions

Ce qui est en jeu n’est pas tant une polarisation de la structure sociale des emplois qu’une transformation de l’emploi peu qualifié, à travers laquelle les emplois ne sont plus exercés principalement dans un contexte industriel, mais de plus en plus dans des contextes de service ou artisanaux. Ainsi en 40 ans, l’emploi peu qualifié a changé de visage.
La part des ouvriers peu qualifiés a chuté, notamment dans l’industrie lourde, impactée par un double phénomène : d’une part, l’automatisation et les gains de productivité qui réduisent les besoins en main-d’œuvre et, d’autre part, la désindustrialisation, liée aux délocalisations vers des pays à bas coûts. Un déclin qui ne signifie pas la disparition de l’emploi ouvrier, mais qui s’est redéployé dans les services à l’industrie — nettoyage, maintenance, tri, expédition — et s’est renforcé dans le transport, la logistique et les travaux publics.
Chez les débutants, la part d’ouvriers peu qualifiés, trois ans après l’entrée dans la vie active, est passée de 14 à 8 % entre les cohortes 1998 et 2017.
Alors que la part de manutentionnaires a été divisée par deux, entre 2004 et 2017, celle des ouvriers de la logistique et du transport a presque doublé, témoignant d’une recomposition des emplois vers les services et l’artisanat.

La progression des employés peu qualifiés s’est ancrée dans l’essor des services destinés aux particuliers. Ces emplois, comme ceux des ouvriers peu qualifiés, occupent une place subalterne dans l’organisation du travail.
Leur croissance s’inscrit principalement dans les secteurs où les employeurs bénéficient d’importants allégements fiscaux et pour les seules périodes où ces dispositifs sont en vigueur. Selon les enquêtes Génération, la proportion de jeunes employés peu qualifiés trois ans après leur entrée dans la vie active est passée de 9 à 12 % en vingt ans.
Une recomposition des emplois peu qualifiés qui traduit un déplacement profond de la demande, tournée désormais vers les services au détriment de l’industrie.

Une précarité qui touche particulièrement les femmes, jeunes et immigrés

La marchandisation de fonctions autrefois gérées au sein de la sphère privée, comme l’aide à domicile, et l’externalisation d’activités par les entreprises telles que le nettoyage ou le gardiennage génèrent des conditions d’emploi et des perspectives de carrière moins favorables dans l’emploi peu qualifié : bas salaires, sous-emploi, contrats courts, alternance régulière avec le chômage, conditions de travail pénibles, faible accès à la formation, les personnes occupant des emplois peu qualifiés sont plus précaires.
L’emploi peu qualifié se féminise. En 2020, 23,5 % d’entre elles sont employées ou ouvrières non qualifiées, contre 14,3 % des hommes.
Les femmes occupent plus souvent des emplois peu qualifiés dans le secteur tertiaire où la culture de la négociation collective est moins présente.

Les personnes immigrées sont aussi surreprésentées dans les emplois peu qualifiés, notamment dans les services à la personne, le bâtiment et la sécurité, ce qui n’est pas sans lien avec leurs faibles rémunérations.
La place prise par l’emploi peu qualifié dans les parcours professionnels des jeunes n’est pas nouvelle, mais elle représente aujourd’hui 22 % des premiers emplois.
De plus en plus de diplômés rivalisent avec les moins diplômés sur des postes d’ouvrier ou d’employé peu qualifié, ce qui expose les premiers à des risques forts de déclassement et les non-diplômés à un risque accru de chômage. Ces jeunes prennent une place dans la régulation des métiers en forte tension, notamment les emplois d’ouvrier du bâtiment ou ceux de l’hôtellerie-restauration.

Des métiers complexes et essentiels mais toujours sous-valorisés

La contribution de certains métiers réputés peu qualifiés à la société contraste avec le peu de reconnaissance qui leur est attribué. Des métiers révélateurs des zones de non-reconnaissance du travail, d’euphémisation de la pénibilité, d’invisibilisation des compétences, de mise sous silence des conditions de travail : comme par exemple les déménageurs qui ne feraient que porter des cartons, les aides à domicile qui ne seraient que de pures exécutantes, les trieurs de déchets qui ne feraient qu’un sale boulot, les ouvriers des abattoirs qui n’effectueraient qu’un travail répétitif dans le froid. Pourtant, dans chacun de ces métiers, l’autonomie, la polyvalence, la rapidité d’exécution, l’habileté manuelle, la précision du geste technique sont des mots qui rythment l’activité.
Loin d’être de simples emplois d’exécution, ces métiers demandent avant tout un travail complexe de mise en œuvre. La faible reconnaissance de ces métiers n’est pas sans lien avec leur faible rémunération, un éloignement par rapport à la norme d’emploi stable et une fragilisation de la relation salariale, qui contribuent à ce qu’on désigne comme la « fabrication du travail non qualifié ».

Les salariés en emploi peu qualifié sont invités à se prendre en main

Cette fragilisation de la relation d’emploi confronte les salariés en emploi peu qualifié aux dispositifs de politique publique, qui mettent en avant la figure de l’individu entrepreneur de son parcours, sa responsabilité à agir, son autonomie.
La réforme de la formation de 2018 qui consacre « la liberté de choisir son avenir professionnel » est le point d’orgue de ce mouvement. Ainsi, à l’image de ce que l’on demande aux autres catégories plus qualifiées, il est désormais attendu des salariés en emploi peu qualifié qu’ils soient comptables de leur travail, entrepreneurs de leur vie professionnelle, responsables de leur parcours, qu’ils sachent rebondir d’un projet à l’autre, changer d’emploi, voire changer de métier, en mobilisant les dispositifs existants.
Une injonction qui soulève une question centrale : comment ces travailleurs, souvent associés à une flexibilisation accrue des formes d’emploi, peuvent-ils sécuriser leur parcours, échapper à la précarité, revendiquer de meilleures conditions de travail, accéder à la formation, se reconvertir vers un emploi qui a de la valeur à leurs yeux ?
Pour les rédacteurs de cette étude, agir sur l’essor des compétences ne suffit pas et, à rebours d’une logique de compétences focalisée sur les individus plutôt que sur l’environnement, soutiennent le rôle et la place des politiques publiques, des branches et des organisations, ainsi que celui des collectifs de travail et des organisations syndicales, pour que ces travailleurs naviguent au mieux entre risques et écueils de la vie professionnelle.

En conclusion

Plus d’un salarié sur six occupe encore un emploi dit « peu qualifié » : aides à domicile, agents d’entretien, ouvriers du bâtiment, employés de libre-service, etc.
Loin d’avoir disparu, ces emplois se transforment : moins industriels, davantage tournés vers les services, ils sont de plus en plus précaires et concernent plus souvent les femmes, les jeunes et les immigrés. Essentiels mais sous-valorisés, ces métiers révèlent la complexité des savoir-faire invisibles et posent la question de leur reconnaissance et de la sécurisation des parcours.


Source


[1Le Céreq est un établissement public national sous la tutelle du ministère en charge de l’Éducation et du ministère en charge de l’Emploi, qui a pour mission de mieux connaître et comprendre les liens entre formation, travail et emploi. Depuis sa création en 1971, le Céreq construit des dispositifs d’enquêtes statistiques originaux, conduit des études et des travaux de recherche, et contribue dans son champ à l’évaluation des politiques publiques.

[2Le Céreq est un établissement public national sous la tutelle du ministère en charge de l’Éducation et du ministère en charge de l’Emploi, qui a pour mission de mieux connaître et comprendre les liens entre formation, travail et emploi. Depuis sa création en 1971, le Céreq construit des dispositifs d’enquêtes statistiques originaux, conduit des études et des travaux de recherche, et contribue dans son champ à l’évaluation des politiques publiques.