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Le dialogue social d’entreprise « boosté » par la crise du COVID 19 ?

samedi 13 juin 2020

Cette question mérite d’être posée ! Dans les entreprises, peut-être moins dans les administrations, les employeurs et les salariés et leurs représentants paraissent disposés à s’écouter, échanger, dialoguer pour trouver les solutions les plus concrètes afin d’assurer la meilleure sécurité possible aux salariés et permettre le redémarrage de l’activité. Cela ne va pas sans accrocs ou sans opposition de part et d’autre bien sûr, mais face à une menace commune, les partenaires sociaux retrouvent le chemin d’un dialogue constructif et confiant.

La redécouverte des vertus du dialogue social

Accords d’entreprises, consultation et concertation active dans le cadre du CSE et sa commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), discussions directes entre patrons et salariés dans les entreprises, la mobilisation des acteurs de l’entreprise pour réussir le déconfinement est important. Le travail commun direction-syndicats est plébiscité par les salariés comme un gage de sécurité supplémentaire (voir enquête Kantar-CFDT).

Il faut dire que tous ont intérêt à se mettre autour d’une table. Les employeurs qui, face à une perte de chiffre d’affaires sans précédent, espèrent une reprise de l’activité pour assurer la pérennité de leur entreprise. Les salariés, pour travailler dans des conditions de sécurité optimale et pour conserver leur emploi et leur salaire. Pour tous, la question de la sécurité est devenue centrale.

Pour la grande majorité des employeurs, il s’agit d’abord d’une obligation morale vis-à-vis de leurs employés. Et cela quelle que soit la taille de l’entreprise. C’est aussi une obligation légale. Les conséquences juridiques pourraient être lourdes pour eux-mêmes et leur entreprise si les conditions de sécurité n’étaient pas correctement remplies.

Mais c’est aussi une nécessité économique. L’apparition d’un « cluster » de covid-19 dans l’entreprise entraînerait un nouvel arrêt de l’activité. L’utilisation du droit de retrait par des salariés inquiets pour leur santé aurait aussi des conséquences redoutables. Comment faire fonctionner une entreprise si les salariés n’ont pas confiance ? Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, l’a bien compris quand il a déclaré « on ne peut pas faire une reprise contre les salariés ». C’est aussi le sens de la déclaration commune du MEDEF, la CFDT et la CFTC qui ont appelé ensemble le 30 avril 2020 « à la reprise de l’activité économique dans des conditions de sécurité optimales ».

Dans la plupart des entreprises le dialogue s’est instauré dans le cadre du CSE et la CSSCT. Au dialogue souvent formel de consultation de ces instances s’est substitué un dialogue plus approfondi où l’écoute et l’échange ont permis la mise en œuvre de mesures concrètes et adaptées de protection des salariés. Le dialogue a pu être rude à certains endroits mais face aux enjeux, les réactions des représentants du personnel ont pu être prises en compte.

À certains endroits, dans la fonction publique, notamment la territoriale, des discussions ont aussi pu être fournies et les partenaires sociaux ont été aussi impliqués dans les conditions de la reprise. On peut citer l’exemple de la Métropole de Rouen où les représentants du personnel déclarent qu’ils n’ont jamais autant été associés aux décisions.

Dans le privé, des protocoles de reprise ont même pu être négociés dans certains grandes entreprises telles que chez TOYOTA, premier constructeur automobile à avoir repris le travail, mais aussi entre autres, CLASS Tractor, la Matmut ou encore Renault…

Le sondage Kantar-CFDT a même montré que les salariés des petites entreprises avaient globalement confiance dans les conditions de la reprise. Compte tenu des enjeux pour la santé pour tous, on peut penser qu’un dialogue direct employeur-salariés s’est naturellement engagé pour trouver les solutions les plus efficaces afin d’assurer la sécurité de tous.




Mais tout n’est pas rose pour autant !

Si l’enquête Kantar CFDT rapporte que 74 % des salariés sont confiants sur la protection sanitaire dans leur entreprise, cela veut aussi dire que 26 % pensent l’inverse. Cela représente donc tout de même un salarié sur 4. C’est dans le commerce et les transports que les craintes sont les plus fortes.

Des entreprises ont fait la une des journaux pendant quelques semaines à l’instar d’Amazon qui a tenté le bras de fer avec les organisations syndicales de l’entreprise en fermant ses entrepôts et s’est finalement ravisé en acceptant de se mettre autour d’une table et de signer un protocole de reprise avec la CGT, SUD et la CFDT. Citons aussi IKEA qui refuse d’imposer le port du masque pour ses employés et les clients.

Il y a aussi des employeurs qui ne jugent pas nécessaires de prendre des dispositions. D’autre part, certains salariés eux-mêmes semblent réticents à appliquer des mesures qu’ils jugent contraignantes.

Dans la fonction publique où les agents semblaient moins confiants que dans le privé, la mise en œuvre concertée et négociée des mesures de protection semble plus difficile à mettre en œuvre. Un dialogue social souvent très centralisé, une absence de latitude des décideurs locaux, des niveaux de dialogue social souvent inadaptés pour répondre aux situations concrètes peuvent expliquer la méfiance des agents. « Les protocoles qui sont appliqués s’imposent plus qu’ils ne sont partagés et construits collectivement » a déclaré une responsable syndicale.

Regrettons aussi le positionnement incompréhensible de la CGT compte tenu de son histoire productiviste. Extrêmement divisée en interne, elle est apparue se cantonner dès le début de la crise dans un registre contestataire jusqu’à la caricature en demandant de limiter l’activité économique aux seules activités nécessaires à la vie du pays. Dans certains secteurs ou entreprises, pas partout toutefois, les équipes CGT se sont murées dans une attitude extrêmement défensive dans les discussions allant même jusqu’à appeler à la grève comme dans la fonction publique pendant le confinement. Appel heureusement non suivi d’effets.

Enfin, qu’en sera-t-il de l’application dans la durée des mesures de protection ? Le risque devenant plus faible, il faut s’attendre à un certain relâchement des efforts faits par les uns et les autres pour respecter les gestes barrière. Les entreprises reprennent souvent à effectifs réduits. Qu’adviendra-t-il quand tous les salariés et notamment les télétravailleurs reviendront sur leur lieu de travail ? La pression économique (réponse à des commandes, demandes de la clientèle, etc.) pourrait inciter aussi au relâchement. Autant d’éléments qui imposent une vigilance des acteurs sociaux.

Le dialogue social au cœur de la réussite

Un objectif commun, des espaces de coopération sur du concret, des partenaires sociaux mobilisés, tous les ingrédients d’un dialogue social productif sont réunis, malgré les difficultés, pour tenter de sortir par le haut de la crise. Il est évident que là où le dialogue social était déjà basé sur la confiance réciproque et le respect des logiques de chacun, les discussions ont été naturellement constructives. Mais là où le dialogue social était tendu ou inexistant, des directions d’entreprise et certains syndicalistes ont pu dépasser leurs réticences et construire en commun des dispositions assurant la sécurité des salariés et des conditions de reprise satisfaisantes. Peut-on imaginer, alors que la crise économique s’annonce particulièrement dure, que le dialogue social perdure et aborde d’autres sujets que la sécurité pour y répondre ? Les questions de l’emploi, de l’organisation et de la qualité de vie au travail par exemple.

La mobilisation doit aussi s’effectuer à d’autres niveaux pour créer une véritable dynamique. L’engagement du Medef au niveau national interprofessionnel auprès de certains syndicats est positif. L’exemple de la métallurgie l’est aussi. Après avoir négocié un accord sur la question des congés et du chômage partiel en avril, l’UIMM et trois des quatre syndicats représentatifs ont fait des « propositions pour une reprise de l’activité industrielle en vue de préserver l’emploi, les compétences et construire l’industrie de demain ». Citons aussi le « Pacte régional économique et social pour accompagner la reprise d’activité » en Région Centre Val de Loire [1] qui constitue une initiative originale de mobilisation de la quasi-totalité des acteurs économiques et sociaux de la région avec le Conseil régional et la Préfecture de région.

Dans ce contexte, on peut s’étonner que le gouvernement semble donner des signes contraires : le raccourcissement provisoire des délais de consultation des CSE, au-delà du sujet, envoie un mauvais signal aux acteurs sociaux comme si, de nouveau pour certains, le dialogue social était une contrainte pour les entreprises alors que la période montre que c’était une opportunité. Dommage !

Félicitons-nous, au contraire, que les nombreuses discussions, concertations, négociations qui ont eu lieu aient démontré toute l’utilité du dialogue social. Quand il y a un intérêt commun à résoudre un problème, les partenaires sociaux, tout au moins ceux qui croient en l’efficacité du dialogue social, savent se mobiliser, même si c’est compliqué, pour chercher et construire ensemble des solutions.